Aux cimaises du Poche
Louis Theillier
Louis Theillier – Planche originales de la BD « Johnson m’a tuer » Edité chez Futuropolis (2014) - En vente au guichet
«L'homme qui valait 35 milliards» me touche directement, car j'aurais pu moi-même organiser un attentat contre un «décideur» qui se comporte en père abusif. Ayant une formation artistique, complétée par une carrière d'ouvrier, j'aurais pu lui faire faire de l'art à la chaîne, j'aurais pu aussi le plonger dans un baril de vomi, tant les pratiques de Mittal et l'élite ultra-libéral qu'il incarne sont à gerber.
Mais j'ai choisi, lors du processus de licenciement de mes 300 collègues de « Johnson Matthey », de retourner les outils de la multinationale contre elle-même, et montrer de l'intérieur ce qui se déroule à l'intérieur de ces bâtiments de verre sans teint, renvoyant à la société sa propre image.
En 2002, après des études artistiques, je tente de poursuivre une carrière de plasticien à Bruxelles, mais le besoin d'argent, couplée à une curiosité pour la « normalité » m'amènent à découvrir le monde du travail salarié, en parallèle à mes pratiques artistiques.
En 2006, j'entre dans la multinationale Johnson Matthey en tant qu'ouvrier intérimaire. Je resterais 5 années dans cette usine, où mon moi-artiste s'estompe progressivement pour plonger comme « tout-le-monde » dans la Grande Léthargie... Jusqu'au jour où la direction annonce la fermeture de son site et le licenciement de mes 300 collègues, alors que l'entreprise bat des records de production, et bénéficie d'aides régionales pour pérenniser l'emploi. Johnson a décidé de délocaliser sa production en Macédoine, vers toujours plus de profits, aux dépends des travailleurs.
Faisant le constat du déficit de représentation des travailleurs, et du fait que notre situation est particulièrement représentative d'une crise morale globale, je m'improvise BD reporter, et crée en temps réel le journal de bord de l'usine en lutte, relayé par un blog et les médias belges. La version définitive de cette expérience humaine et graphique a été éditée par Futuropolis en 2014.
Je cherche depuis à développer un travail de BD informatif permettant de mettre en lumière des combats d'aujourd'hui, et vulgariser des enjeux de sociétés. Je fais également partie des fondateurs de Médor, le premier trimestriel coopératif belge d'investigation et de récits, qui permet des conditions de travail décentes pour les journalistes et créateurs de sens.
Dominique Houcmant aka Goldo – Photos sidérurgie
Chez Goldo, l'homme et l'appareil ne font qu'un. Si l'on voit le premier, c'est que le second n'est pas loin : autour du cou, au bout du bras, posé au coin du bar ou au bout de la table. Il faut cependant se méfier des apparences, on ne voit jamais vraiment Goldo, c'est lui qui voit tout en premier. Il a un don pour saisir l'image fragile avant même qu'elle n'apparaisse : la lumière qui se reflète sur un bras, l'ombre qui court le long d'un mur, un visage derrière un verre de bière, un oiseau clair sur le macadam sombre.
Goldo est un œil qui se déplace à pas feutré dans un monde qui court à toute vitesse. Sur ses clichés, le temps se fige. L'espace d'un sourire, d'un regard, d'un geste, les couleurs disparaissent, laissent place au noir et au blanc, au bras de fer sans cesse rejoué entre le clair et l'obscur. (…)
Derrière cette frénésie et cette impression d'urgence, l'essentiel est intact : les images qui sortent de l'appareil de Dominique Houcmant donnent à voir le monde non pas comme il est mais comme il doit être au fond de l'œil de Goldo : sombre, troublant, saisi à fleur de peau et presque toujours émouvant. Un monde humain et touchant, fait de petits instants qui durent pour l'éternité. Nicolas Ancion, écrivain